THE INTERVIEW

January, 2026

PIERRE ARAGOU

DIRECTORS OF VIVRE UN NOUVEAU JOUR

BEST PHOTOGRAPHY

Pierre, parlez-nous un peu de vous. D’où vient votre envie de devenir réalisateur ?

La réalisation est arrivée comme une évidence après un parcours débutant très jeune dans la photographie de reportage et de mode suivi par la cinématographie. Dans mon métier de directeur de la photographie, j’avais perdu du sens, la réalisation du documentaire me l’a rendu.

Quel est votre parcours ?

Deux passions ont toujours guidé mes rêves (très jeune) : l’aviation et la photographie. La première, cette discipline exigeante que j’ai pratiquée jusqu’à obtenir mon brevet de voltige aérienne, me permet d’intégrer physiquement ma relation avec les éléments naturels et de vivre cette relation particulière avec la lumière. Cette lumière naturelle dont je m’imprègne lors de mes voyages à travers le monde. Cette lumière que je m’efforce de maîtriser à l’infini afin de transmettre au mieux les émotions qu’elle suscite. La photographie le parcours de toute ma vie, ayant débuté celle-ci à partir de 10ans, grâce à la rencontre d’un professeur de collège passionné par la photographie. Il m’a transmis le virus, j’ai ensuite fait des études supérieures en photo et cinéma, la photographie de reportage, et la mode autour du monde… le voyage a ouvert mon regard.

Quelles étaient vos références pour « Vivre un nouveau jour » ?

Les références, j’ai décidé de rejeter les conventions du documentaire… Avant de faire le film, j’ai pensé à Sidney Lumet, je le cite : « En premier lieu, une caméra ne répond pas. Elle ne pose pas de questions stupides. Elle ne pose pas non plus de questions pénétrantes qui vous font réaliser que vous vous trompiez depuis le début. Eh oui, c’est une caméra ! En revanche,

  • Elle peut pallier une performance qui laisse à désirer.
  • Elle peut améliorer une bonne performance.
  • Elle peut créer une ambiance.
  • Elle peut créer de la laideur.
  • Elle peut créer de la beauté.
  • Elle peut susciter l’excitation.
  • Elle peut capturer l’essence du moment
  • Elle peut arrêter le temps.
  • Elle peut modifier l’espace.
  • Elle peut définir un personnage.
  • Elle peut exposer une situation.
  • Elle peut faire une blague.
  • Elle peut faire des miracles.
  • Elle peut raconter une histoire !

Si mon film présente 2 stars à l’affiche, je sais bien qu’en fait une 3ème participe. La 3e star, c’est la caméra. » J’ai donc adopté la caméra comme second personnage, une présence silencieuse avec douceur et compassion. La caméra n’interroge pas les protagonistes, elle écoute.

Vous avez remporté une mention aux RED Movie Awards, qu’est-ce que cela représente pour vous ?

La mention pour meilleure photographie est une reconnaissance de ce travail qui porte bien le discours de Christophe et Sébastien. C’est mon langage de prédilection, c’est là où est ma force, c’est un langage universel.

Qu’est-ce qui vous a poussé à aborder le sujet du PTSD, du trauma et du suicide, des thèmes encore largement tabous, notamment dans les forces de l’ordre et l’armée ?

Fin 2022, je suis en recherche de sens avec mon savoir-faire et je découvre sur les réseaux l’implication de Christophe, policier, sur la prévention du suicide. Il est très actif et je suis très ému face à son discours. Je décide de rentrer en contact avec lui : il me raconte son parcours et, avec lui, je décide de réaliser ce film. C’était comme une évidence.

Comment le faire correctement pour positiver le discours et montrer qu’une vie est possible après la crise suicidaire sans renter dans le sensationnel ?

L’idée d’être un témoin visuel sans manipuler le discours de Christophe et de Sébastien est pour moi essentiel : je voulais retransmettre avec exactitude leurs émotions sans trahir, sans extrapoler sur leurs univers, avec des images qui pollueraient leur discours. La confiance s’installe au fur et à mesure, le spectateur découvre les protagonistes. La rencontre avec Christophe m’a mené vers Nathalie Pauwels, tout aussi impliquée dans la santé mentale et ses répercutions. Nathalie est chargée du déploiement national du programme « Papageno ». Son retour par rapport au fim a été primordial dans le sens où parler de suicide de façon sensationnelle peut en engendrer d’autres suicides : ce que l’on nomme « l’effet Werther ». Elle m’a donné des clés pour éviter ce genre de problématique. Son contact a été précieux et très enrichissant.

Votre film donne la parole à Christophe et Sébastien avec une grande pudeur. Comment avez-vous construit cette relation de confiance pour permettre une parole aussi libre et authentique ?

C’est tout d’abord la rencontre avec Christophe qui a installé cette confiance entre nous à travers son témoignage et de même pour Sébastien. Ils étaient prêts car ils ont fait tout le chemin de la reconstruction, cette envie indicible d’aider des vies car, oui, parler correctement du suicide peut sauver des vies ! Pour donner suite à cela, ensemble, nous avons décidé d’un plan de travail en quelques étapes pour aborder leurs parcours. Puis, j’ai choisi lors du tournage d’être à l’écoute sans jamais intervenir pour diriger le discours. Avec ma caméra comme 2e protagoniste, j’ai favorisé des focales proches de l’œil humain sans multiplier les axes pour emmener le spectateur avec moi pour qu’il reste témoin accroché avec intimité, comme s’il était là.

Le film parle autant de souffrance que de résilience et de reconstruction. Était-ce important pour vous de montrer cette possibilité de retour à la vie ?

Comme j’ai commencé à l’expliquer plus haut, montrer cette possibilité de retour à la vie est primordial car pour ceux qui vivent la crise suicidaire la souffrance est trop grande il faut qu’elle s’arrête et la seule solution pour eux est le suicide. Alors que si Christophe et Sébastien ayant vécu leur crise suicidaire et ayant trouvé la solution témoignent pour disséquer leur parcours avec sensibilité, et explique les différentes étapes de reconstruction, de ce fait le spectateur en crise pourra se dire finalement « je ne suis pas le seul à vivre ces choses et je peux m’identifier à eux et moi aussi trouver la solution ». Et honnêtement c’est un sujet qui peut tous nous traverser, c’est bien une cause majeure. Mon film a été vu dans plusieurs festivals et c’est incroyable les retours de « questions-réponses » que j’ai pu avoir avec le public… il y a toujours dans le lot des spectateurs qui se livrent et échangent, le film libère la parole et c’est bien le début du chemin pour la reconstruction. Et dans le contexte de crise de santé mentale et d’indifférence institutionnelle, cela seul en fait un film primordial.

Votre travail sur la lumière naturelle est très présent. En quoi la lumière devient-elle un outil émotionnel et narratif dans ce documentaire ?

Pour moi la lumière naturelle est un compagnon de voyage sur ce sujet, je m’exprime toujours avec la lumière et le cadre c’est une obsession depuis toujours, mes mots sont lumière, ombre et cadre. Ici j’ai traité uniquement avec la lumière naturelle. La photographie est un métier technique ; il faut avoir des connaissances en physique pour comprendre la lumière et la capturer correctement. Mais ces connaissances techniques ne suffisent pas. Il faut aller au-delà, il faut se les approprier… Aller au-delà de cet aspect pour être dans l’émotion des instants, c’est lire la lumière avant d’écrire avec elle, c’est un voyage dans un futur proche. Pour moi, c’est le seul moment où je suis à la fois dans le présent et dans le futur, je vis ce futur avant qu’il ne se produise… le voyage et l’observation m’ont permis de gagner cela. Et la photographie est le seul moyen de figer ces moments pour l’éternité. N’est-ce pas une façon de rester en vie pour toujours, n’est-ce pas une façon de lutter contre la peur de « ne plus être » ? Et puis il y a des gens que vous aimez tellement que vous craignez d’avoir des souvenirs. Pour moi c’est une façon de rester avec eux pour toujours. L’émergence de la beauté… Cette émotion réside souvent dans la vibration de la lumière naturelle… Créons les conditions de l’accident qui lui permettra de se révéler à nous. Pour exemple lors des interviews étrangement cette lumière naturelle est venue m’accompagner pour éclairer des moments forts, des moments clés en appuyant, en se relevant, en s’ouvrant pour venir enrober Christophe et Sébastien, c’est la magie des moments de grâce, aller le chercher et le vivre c’est tellement enivrant. Et puis pour les illustrations les paysages qui viennent nous aider par moment, j’ai cherché à illustrer les tumultes, les douleurs et aussi la résilience, la reconstruction… j’ai essayé de l’illustrer avec les ombres et la lumière. J’y trouve une corrélation entre la photographie et la douleur de la vie : la résolution est là où il y a de l’ombre car la lumière est toute proche. J’aime à dire regarde les ombres et tu verras la lumière. Et puis pour finir… pour rendre plus singulier les paysages et étayer le discours de Christophe et Sébastien, j’ai aussi une obsession de photographe qui aime tant regarder la lumière, j’ai réalisé la plupart des paysages en mode « Diptyque » pour arriver à capturer l’axe pleine lumière et l’axe contre-jour sur le même cadre, à la prise de vue. Cela permet d’avoir 2 images en une et de préciser cette vibration de lumière avec les ombres et lumière qui se croisent, chère à mon cœur.

Si ce film pouvait provoquer une seule chose chez le spectateur une prise de conscience, une émotion, une action qu’aimeriez-vous que ce soit ?

Je souhaite que le film permette à ceux qui en ont besoin de trouver la ressource pour sortir de leur traumatisme et de vivre un nouveau jour et encore pleins d’autres jours… Et j’espère que par la diffusion du film en festival et autre l’institution passera à l’action… En tout cas merci à vous de l’avoir sélectionner, primé, lui permettre cette visibilité et j’espère que le public aura l’occasion de le voir.

Quel est votre prochain projet ?

Actuellement je suis en préparation sur un nouveau long métrage documentaire. Je rencontre les protagonistes de celui-ci, fais les repérages des décors, écriture etc… Ce sera un film sur un parcours de Femmes dans un métier d’hommes. Pour elles c’est une trajectoire très longue, semée d’embûches… Ça me donne des personnages attachants, avec des grandes personnalités et de grandes histoires. Je ne peux en dire plus pour le moment.